Jul 09, 2020 Last Updated 6:26 PM, Jul 7, 2020

Témoin d’animation

Témoin d’animation Foto: P. Jime C. Patias IMC
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Je suis né le 6 janvier 1945.  Ma mère a rejeté la suggestion de ma grand-mère pour qu’on m’appelle Balthasar, comme un des rois mages.  Je suis donc presque un baby-boomer, étant né quelques mois avant la fin de la deuxième guerre mondiale.

J’ai terminé mon cours classique chez les Pères de Ste-Croix et je voulais devenir ingénieur, mais après une année, à cause de la lecture de L’Homme cet inconnu d’Alexis Carrel, j’ai décidé de devenir missionnaire, pour construire des ponts entre les gens et les cultures. En 1964, avec mon ami Jean-Marc Crête, dont l’épouse travaille encore avec nous pour nos communications,  nous sommes partis faire notre noviciat à Bedizzole : des quatre nord-américains deux ont été ordonnés et actuellement je demeure le seul encore IMC.  Pour me permettre de mieux connaitre l’IMC, j’ai demandé au père général de l’époque de faire mes études de théologie à Turin;  un des leaders du mouvement étudiant en 1968, j’ai été ‘promu’ à Rome pour y obtenir une licence en théologie que j’ai faite à Saint-Anselme sur l’Aventin avec les bénédictins, me spécialisant ainsi en liturgie.  Puis le préfet général de l’époque m’a demandé de poursuivre mes études jusqu’au doctorat me proposant d’aller ou bien à Louvain, ou bien à Laval, ou bien à Paris.  J’ai été bien inspiré de choisir l’Institut catholique de Paris, parce que cela m’a permis, en oeuvrant dans une paroisse de la banlieue rouge de la capitale française, de me familiariser avec la pastorale de cette Église dans un pays très sécularisé et même post-chrétien.  J’ai fait ma thèse sur le pluralisme au concile Vatican II. J’ai aussi eu la chance d’enseigner la bible au nouveau département de théologie que la Catho avait ouvert pour les laïques.

(2010) L'ACPC a remis au Père Jean Paré le Prix Marie-Guyart.

Foto: http://missionsfranciscains.blogspot.com/2010/10/congres-acpc-2-prix-marie-guyart.html

Au cours de l’année scolaire 1974-1975, j’ai été professeur de pneumatologie et d’eschatologie à la Faculté de Théologie de l’Université de Sherbrooke et grâce à Mgr Van den Elzen, êvêque de Dungu-Doruma, chez qui les IMC étaient arrivés deux ans plus tôt, j’ai été nommé professeur de dogmatique au Grand-Séminaire de Murhesa, dans la banlieue de Bukavu (Kivu) dans ce qui s’appelait alors le Zaïre.  Après quatre années, on m’a demandé, à cause de la maladie d’un misssionnaire d’Afrique québécois, de poursuivre mon enseignement au Centre catéchétique de Bunia.  Après ma difficile inculturation en Italie, où nous, nord-américains, nous ne attendions pas du tout à autant de différences culturelles, et à une intégration plus facile en France, surtout grâce au curé très ouvert avec qui je travaillais, j’étais très intéressé à ce contact avec les différentes cultures d’Afrique :  le grand-séminaire accueillait une centaine de séminaristes d’une trentaine de groupes culturels; rapidement je me suis rendu compte que ces séminaristes étaient vraiment dé-culturés, et qu’en même temps le Vatican imposait que nous formions des presbytres à l’occidental.  À cause du manque de professeur, on m’a aussi demandé d’enseigner la liturgie; j’ai voulu aider mes étudiants à réfléchir sur une africanisation – le Cardinal Malula parlait d’une zaïrianisation – de la liturgie.  Je me suis ainsi rendu compte que dans quelques tribus la danse était employée pour ‘signer’ toutes sortes d’événements sociaux, alors que chez les Bashi di Kivu la danse avait presque exclusivement une signification guerrière.  Il était évident qu’il serait très difficile d’inculturer la liturgie en Afrique, comme l’avait demandé le concile Vatican II.  Je suis particulièrement honoré que parmi mes anciens étudiants il y ait quatre ou cinq évêques.

La direction générale m’a alors demandé le plus grand sacrifice de ma vie :  laisser ma mission  d’enseignant et l’Afrique pour prendre les rênes de l’animation missionnaire et vocationnelle dans notre délégation IMC du Canada.  Je suis arrivé à Montréal en janvier 1981.

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Directeur provincial de l’animation missionnaire, directeur du Hall Notre Dame et rédacteur-en-chef de la revue Réveil

Jusqu’alors j’avais œuvré dans l’enseignement. On me lançait dans l’animation missionnaire et vocationnelle, le nouveau nom que le chapitre de 1969 avait donné à ce qui s’appelait la propagande.  Tout de suite je me suis demandé ce qu’était cette animation.  Dans nos Constitutions, on parlait d’aider les catholiques d’ici à prendre conscience de leur devoir de participer à la mission.  On se souvient qu’avant le concile les missionnaires, c’étaient presque toutes et tous des prêtres, des religieux et religieuses qui partaient à l’étranger pour sauver des âmes et civiliser ces pauvres primitifs (notre fondateur avait insisté sur ces deux aspects déjà présents dans l’approbation de notre institut par la Congrégation de la Propagande de la foi). Dans la Constitution sur l’Église et dans le Décret sur l’activité missionnaire il était clairement enseigné que c’est l’ensemble du peuple de Dieu qui est missionnaire (Ad Gentes 35).  Il est évident que l’animation missionnaire dépend principalement de la vision de la mission que l’on en a; j’y reviendrai.  Dans le premier article 80 de la section sur l’animation missionnaire et vocationnelle, nos Constitutions déclarent :

« Dans le service que nous sommes appelés à réaliser en Église, l’animation missionnaire et vocationnelle occupe une place de choix et nous l’exerçons avec compétence.  Par ce service, nous collaborons avec les responsables des Églises locales afin que les communautés chrétiennes et chaque baptisé prennent conscience de leur ouverture à l’universalité et de leur devoir de participer avec intérêt à la mission de l’Église. »

Pour mieux saisir ce qu’était l’animation, j’ai suivi quelques cours à la faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal pour voir comment on pratiquait ‘l’animation culturelle’, qui dans les années 1980 était avant tout une animation sociale.  Comme principe général, la déclaration de nos Constitutions était bien compréhensible.  Mais il fallait être plus concret :  comment évaluer les activités par lesquelles nous mettons en oeuvre ce programme?  J’ai épluché nos Constitutions et le Directoire général pour en conclure que cette animation incluait les principaux aspects suivants :  informer sur les missions (communications), sensibiliser à devenir missionnaire – jeunes et plus vieux -, et aider les missions.

  • D’abord, il fallait informer les catholiques du Canada; il faut se rendre compte qu’au début des années 1980 la mondialisation avait à peine commencée et il n’y avait pas beaucoup d’informations sur l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine.  Notre première tâche était donc de transmettre les informations qui nous parvenaient de nos missions et de nos missionnaires.  Cela se faisait avant tout par notre revue Réveil Missionnaire que nous avons commencé à publier en 1966, le premier rédacteur étant le père Aventino Oliveira.  À partir du milieu des années 1980,  suite à un premier voyage du père Mario Piasente en Amérique latine, nous avons décidé que l’un d’entre nous irait chaque année visiter un pays ou une région IMC pour recuellir une information de première main.  De cette manière non seulement nous récoltions une information originale et souvent exclusive,  mais aussi nous manifestions notre solidarité avec nos missionnaires.  De 1984 à 1989, j’ai été rédacteur-en-chef de la revue Univers de l’œuvre de la Propagation de la Foi au Canada français, et là aussi j’ai insisté pour aller visiter des missionnaires canadiens.  Dans les années 1985-1990 je faisais pratiquement deux grands voyages par année pour recueillir beaucoup d’informations et écrire des articles pour les diverses revues auxquelles je coopérais.  C’est dans ce contexte que j’ai été élu président de l’Association des périodiques catholiques du Canada, ce qui a étendu mon influence à d’autres revues missionnaires; je me souviens d’une session que nous avions organisé pour les directeurs et rédacteurs des revues missionnaires – il y en avait plus d’une vingtaine à ce moment-là - où ensemble nous avons discerné quelle image de la mission nous projetions dans les photos publiés dans nos publications : en effet, montrer surtout des missionnaires en train de célébrer messes et baptêmes souligne que la mission est surtout une ‘sacramentalisation’; montrer des missionnaires au milieu de groupes de laïques projette une autre image de l’Église comme ensemble de communautés de base; insister sur les messages du pape et les déclarations des évêques signale que la mission est avant tout ‘ecclésiastique’ ou ‘institutionnelle’…
  • Le secteur des communications n’incluait pas que la revue Réveil.  Avec un autre intellectuel, le père Joseph Ronco, nous avons développé la publication de livres, dont le premier fut signé par lui :  La source du bonheur.  Nous avions imprimé des livres avant cela, mais c’était presque exclusivement pour l’usage interne des IMC :  La Vie spirituelle traduite par le père Audet et Sœur Lavallée, nos Constitutions, etc.  Dans les années 1990 et au début du siècle suivant, nous publiions trois ou quatre livres par année :  des histoires missionnaires, des biographies de missionnaires, des réflexions sur la mission, comme « Avançons au large » La pensée missionnaire de Jean-Paul II, de Mgr Giuseppe Cavallotto.  Nous ne sommes jamais devenus officiellement une maison d’édition, mais la parution de ces livres nous a permis de fréquenter des dizaines de salons du livre, où nous rencontrions beaucoup de gens qui ne venaient jamais à l’église;  quelques-uns, en découvrant que nous étions une congrégation religieuse catholique, nous tournaient le dos, d’autres étaient intrigués, surtout des jeunes…  Pendant trois ou quatre années, j’ai aussi coordonné l’émission Missionnaires d’Espérance à la radio Ville-Marie de Montréal.  Avec des experts de Toronto, j’ai aussi produit et réalisé six courts documentaires sur nos missions de Colombie, qui sont passés à la télévision chrétienne Vision TV de Toronto, et plusieurs dans des canaux au Québec.  C’est au milieu des années 1990 que nous avons inauguré divers sites sur l’internet.  Je vois maintenant mon confrère Jean-Marie Bilwala naviguer sur les médias sociaux, alors que moi j’en suis resté aux premiers balbutiements de ces nouvelles technologies.

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  • Il ne s’agissait pas seulement de parler uniquement du travail missionnaire comme tel.  Dans ces années où la mondialisation et l’internet n’étaient pas encore avancés, nous devions aussi présenter les diverses cultures, spiritualités et religions du monde.  Je me souviens que lors d’un premier voyage en Tanzanie, j’avais fait une longue interview du père Egidio Crema qui avait publié un livre sur les Wahehe, parue dans le Réveil de mars-avril 1982.  Plusieurs fois nous avons publié des fables et expliqué des us et coutumes.  L’article 82 de nos Constitutions parle des « valeurs religieuses et culturelles » des autres peuples.
  • L’animation consiste aussi à ‘faire prendre conscience’ du devoir de participer à la mission.  Dans ces années-là, les diocèses du Québec nous invitaient chaque année à visiter des paroisses;  les IMC du Québec visitaient donc plus d’une centaine de paroisses à chaque année; nous y prêchions, nous échangions avec les prêtres,  nous allions rencontrer quelques groupes et associations (souvent avec des diapositives et des objets exotiques), et nous pouvions aussi visiter les écoles, surtout primaires.  Mais je crois que mon travail d’animation missionnaire a pris une tournure nouvelle quand j’ai commencé à collaborer à la préparation du Dimanche missionnaire mondial au Canada français au sein de l’équipe de rédactrices et rédacteurs du Cahier d’animation missionnaire des OPM :  en particulier nous choisissions une affiche (poster) significative que nous suggérions d’utiliser pour sensibiliser et conscientiser les Catholiques au moment du Dimanche missionnaire mondial.
  • Moi l’intellectuel plus que le spirituel ou le mystique, je me sentais bien avec les échanges d’informations et la conscientisation. J’ai été placé face à un réel défi quand j’ai lu à l’article 82 de nos Constitutions : « Nous préconisons la prière » pour les missions et les missionnaires.  Depuis toujours il était traditionnel au moment du Dimanche missionnaire mondial d’inviter Chrétiennes et Chrétiens à favoriser les vocations missionnaires, à faire des sacrifices et à prier pour les missions et les missionnaires. Mais moi directeur d’un Centre de recherche et d’animation missionnaire, que pouvais-je faire dans ce domaine?  Une première idée m’est venu alors que je travaillais aux OPM à préparer le Dimanche missionnaire mondial :  et si on proposait une semaine de prières pour mieux préparer le Dimanche des Missions?  J’en ai parlé au Directeur national des OPM qui m’a répondu :  C’est toi, Jean, qui a eu l’idée, ce sont les Missionnaires de la Consolata qui doivent proposer une semaine de prières dans la revue Réveil missionnaire.  Ainsi pendant une vingtaine d’années, notre revue de septembre-octobre a fait partie de l’ensemble des outils de préparation qui était suggéré par la Propagation de la Foi dans toute l’Église francophone du Canada pour préparer le Dimanche missionnaire mondial.  Mais on pouvait faire plus :  le directeur du Hall qui m’avait précédé, le père Venturini, avait fait venir d’Italie des chapelets dits missionnaires, une dévotion popularisée par le pape Jean XXIII; j’ai donc organisé une grande campagne auprès de nos bienfaitrices et bienfaiteurs pour les inciter à dire ce chapelet missionnaire, avec un dépliant qui l’expliquait et qui suggérait des intentions de prière pour chaque continent.  Ce fut un succès.  De 1994 à 2007, pour répondre aux besoins de notre clientèle vieillissante, nous avons aussi publié un feuillet mensuel  Prières missionnaires, que nous tirions souvent de textes liturgiques.  Par deux fois tant la demande était grande, nous avons sorti un livre de Prières missionnaires, la deuxième édition étant l’œuvre commune des pères Gilles Allard, Joseph Ronco et moi-même.  Maintenant je me console :  pour un intellectuel, c’est pas si mal!
  • Il était traditionnel que le Dimanche missionnaire mondial invite les Catholiques à une quête en faveur des Œuvres missionnaires pontificales.  Quand nous allions visiter les paroisses, la quête était un aspect de ces Journées missionnaires.  Mais depuis les années 1960, je m’étais aussi de plus en plus rendu compte que nos missionnaires contribuaient au développement de leur peuple par toutes sortes de projets.  À partir de la fin des années 1970, nos missionnaires faisaient de plus en plus appel aux bienfaitrices et bienfaiteurs des pays du nord pour les aider à réaliser ces projets, pas seulement des projets plus ecclésiastiques – comme construire des chapelles -, mais aussi des projets de développement humain et social – comme des écoles de menuiserie ou de couture, des cliniques pour les malades du SIDA, des cours d’animation pour les leaders….  Ce fut une épopée extraordinaire que j’ai longuement exposée dans un livre :  La contribution des missionnaires au développement des peuples.  Pour mieux organiser ce secteur de l’aide aux missions, j’ai participé à de nombreux congrès aux États-Unis où le secteur des levées de fonds par la poste (direct mail) était beaucoup plus avancé qu’au Canada.  De retour à Montréal, j’ai développé ce département en multipliant les campagnes par la poste, d’abord six ou sept campagnes annuelles auprès de nos amies et amis en français, quatre campagnes auprès de nos bienfaitrices et bienfaiteurs en italien, plus des campagnes de messes auprès des curés et des communautés religieuses et des appels pour trouver de nouveaux amies-amis.  On a aussi commencé à faire de la publicité pour les rentes viagères et les legs testamentaires.  Au cours des années qui ont conduit notre société québécoise et canadienne vers de plus en plus de sécularisation,  le secteur de l’aide aux missions et aux pauvres est devenu de plus en plus important.
  • Quand j’étais directeur provincial de l’animation au Canada, c’était un certain Luis Augusto Castro qui était à Rome le conseiller général en charge de l’animation missionnaire et vocationnelle.  Mgr Castro a été une des inspirations de mon travail;  il avait beaucoup écrit sur les activités d’animation et un jour j’ai lu que selon lui les missionnaires devaient s’orienter de plus en plus vers des actions pour rétablir la justice, la paix et la réconciliation.  Jusqu’alors je n’avais pas remarqué cette petite phrase de notre Directoire général : « L’animation missionnaire comprend aussi la sensibilisation aux problèmes de la justice et à la responsabilité de chaque communauté chrétienne afin de surmonter des situations injustes. » (article 82.3)  Comme beaucoup, je me sentais impuissant à agir dans ce secteur.  C’est pourquoi je me suis joint à des groupes et à des associations qui oeuvraient dans ce secteur.  Je me souviens que la revue Univers fut une des premières à publier des appels de l’Association des Chrétiens-ennes pour l’abolition de la torture; des années plus tard, j’ai accepté d’être membre du conseil d’administration de l’ACAT.  Entre 1993 et 1999, j’ai eu l’honneur d’être appelé par notre direction générale pour coordonner et développer les commissions Justice et Paix que nos diverses circonscriptions avaient établies.

J’étais plus à l’aise en animation missionnaire qu’en animation vocationnelle; c’est pourquoi j’ai laissé à d’autres les activités avec les jeunes et les groupes de jeunes.

Quand en décembre 1990 Jean-Paul II a publié son encyclique missionnaire Redemptoris Missio, il y avait un septième chapitre sur la coopération à l’activité missionnaire. Entre autres, il y louait les congrégations qui avaient ouvert des Centres d’animation missionnaire.   Dans son contenu, ce chapitre VII était assez traditionnel et correspondait grosso modo à ce que nous faisions dans la délégation IMC du Canada. Mais il y avait un article, le 82, sur de nouvelles formes de coopération missionnaire; le pape parlait du tourisme international, des travailleurs dans d’autres pays, de la coopération à des organisations internationales…  À la fin des années 1980, le père Richard Larose était allé en Haiti avec un groupe de jeunes; et de Toronto le père Francesco Cialini avait aussi organisé, avec l’aide des OPM, des visites de missions en Afrique.  Moi-même je n’ai jamais oeuvré dans ce secteur, mais je dois confesser que j’ai beaucoup visité non seulement des missions IMC, mais aussi des missionnaires canadiens.

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En 1997, j’ai publié aux Edizioni Missioni Consolata le livre suivant :  The Building of an Ideology.  The Consolata Missionary Society in North America.  Ce livre de plus de 500 pages porte ce titre parce que je considère l’animation  missionnaire comme une idéologie, c’est-à-dire un ensemble d’idées, de discours et de pratiques sur un sujet ou thème particulier. Dans les années 1990, j’ai eu des débats et des conflits souvent difficiles avec le père Bellagamba, dont la conception de la mission et de l’animation missionnaire était très différente de la mienne.  Dans ce livre, j’ai voulu présenter, de la manière la plus objective possible,  nos deux conceptions de l’animation missionnaire et vocationnelle et comment les deux groupes IMC aux États-Unis et au Canada ont discouru et mis en pratique cette idéologie. Je ne prétends pas avoir raison.  Ce n’est pas à moi de décider quelle animation et quelles activités d’animation les IMC doivent accomplir là où ils oeuvrent : de la même manière que nous ne pouvons pas couvrir tous les besoins de la mission, de même nous ne pouvons pas prétendre accomplir toutes les activités d’animation missionnaire et vocationnelle : il faut faire des choix et établir des priorités.  Quand on m’a demandé de travailler dans ce secteur, j’ai voulu m’inspirer des documents qui fondent selon  moi l’identité des Missionnaires de la Consolata : en particulier nos Constitutions et le Directoire général, de même que les chapitres généraux… Quand les pères Richard Larose, conseiller général en charge de la pastorale, et Franco Cellana, conseiller général en charge de l’animation, m’ont demandé d’organiser des sessions sur l’animation missionnaire et vocationnelle pour les trois continents de l’Europe, des Amériques et de l’Afrique, c’est la vision que je leur ai présentée.  Des sessions de trois semaines furent donc organisées à Madrid, à Sao Paulo et à Dar-Es-Salaam, avec l’intention explicite de créer un certain consensus sur ce qu’est l’animation missionnaire et vocationnelle. J’y fus étonné des similarités que des sociologues découvraient dans la jeunesse des trois continents.  Ce ne fut pas un plein succès, surtout parce que la direction générale suivante proposa des orientations différentes.  Personnellement, j’estime encore aujourd’hui que les Missionnaires de la Consolata n’ont pas transformé cette idéologie en des idées et concepts, en des orientations et stratégies explicites.  Néanmoins il est devenu plus clair que nos activités doivent tenir compte et s’adapter aux continents et aux cultures où elles sont pratiquées.

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Leçons du passé

C’est pourquoi de toute mon expérience je retiens les leçons suivantes :

  • quand on accepte d’œuvrer dans ce secteur, il faut beaucoup d’humilité, parce qu’il n’y a ni unanimité ni accord dans ce qu’il faut penser et faire et dire, ni à l’intérieur de notre institut, ni dans l’Église;
  • je dois bien reconnaître que la formation que j’avais reçue ne m’avait pas vraiment préparée à ces activités que nos Constitutions nous demandent d’accomplir « avec compétence ».  C’est pourquoi j’estime qu’il ne faut pas avoir peur de chercher de la formation théorique et pratique.  Je pense qu’actuellement toutes sortes de formations sont disponibles non seulement dans des maisons de formation, des instituts spécialisés et des universités, mais aussi dans des congrès qui rassemblent les experts d’une spécialité.
  • C’est encore avec humilité que nous devons reconnaître que nous les IMC nous ne pouvons pas tout faire tout seuls!  Il ne faut donc pas avoir peur de se joindre à d’autres groupes, associations et organisations.  Évidemment nous avons parfois l’impression qu’on travaille plus vite quand on est seul, mais il est aussi vrai que souvent on travaille mieux et de façon plus efficace quand nous coopérons avec d’autres.  Même à l’intérieur de nos Églises, il y a des organismes – comme les Œuvres pontificales missionnaires -, qui peuvent nous conduire vers de nouveaux sommets.
  • J’ai expliqué que j’ai peu fait de l’animation vocationnelle parce que je m’y sentais mal à l’aise.  J’ai souvent vu comment dans nos missions, parce qu’il y a un manque de personnel,  on demande à des personnes de s’occuper d’activités pour lesquelles elles n’ont pas été préparées.  C’est OK en cas d’urgence, mais cela ne doit pas durer; il y va de la santé mentale des personnes.  Le travail en animation missionnaire est déjà assez difficile, il ne faut pas en plus qu’on passe la majorité de son temps à faire des choses qui ne nous plaisent pas.  Évidemment quand on est jeune, on ne sait pas toujours ce qui nous convient, c’est pourquoi il faut rester à l’écoute de nos émotions.

Ce que j’ai moins aimé

Les secteurs de l’animation missionnaire et vocationnelle se sont développés et complexifiés.  Ce que j’y ai le moins aimé, c’est la gestion du personnel, religieux et laïque; je ne suis pas fait pour être un leader, mais j’excelle s’il s’agit d’accompagner et de conseiller un leader.  L’administration, la comptabilité et les finances sont aussi des aspects où je suis très mal à l’aise, mais souvent j’ai dû accepter d’y travailler;  combien de fois ai-je dû accepter de prendre des décisions qui allaient à l’opposé de mes valeurs d’équité et de justice. Je m’en sens encore coupable…  Pitié Seigneur!  Mais cela cause des traumatismes psychologiques et spirituels.

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Une vision de la mission?

J’ai expliqué qu’on ne peut faire de l’animation missionnaire que si l’on a une vision de la mission.  Sur cela aussi nous sommes rarement d’accord.  Quiconque parcourt l’histoire des Missionnaires de la Consolata et de l’Église découvre facilement que la mission est polysémique.  Pour terminer ces quelques réflexions sur ma vie en animation missionnaire, je souhaite faire quelques commentaires sur mon expérience de la mission :

  1. Jusque vers les années 1950, les missionnaires allaient civiliser, et cela signifiait occidentaliser.  C’est le deuxième concile du Vatican qui a demandé d’inculturer.  Mais qu’est-ce qu’on inculture?  Le missionnaire doit-il s’inculturer, doit-il inculturer son message, ou bien est-ce la nouvelle Église particulière qui doit vivre ce long et difficile processus de l’inculturation?  J’ai beaucoup visité de missions IMC;  presque partout au repas, on ne me servait pas de nourriture locale, mais de la bonne cuisine italienne;  de même, on y priait comme en Italie;   je ne crois pas que ces missionnaires s’étaient inculturés.  Dans un de mes cours à Murhesa, j’expliquai à mes étudiants que j’essayais d’adapter les contenus de mon enseignement à leurs cultures; ils m’ont rétorqué :  Père Paré, nous ne vous demandons pas d’inculturer votre enseignement, c’est nous qui allons inculturer le message évangélique à nos cultures, ce que nous attendons de vous, c’est que vous nous donniez le meilleur de l’enseignement d’occident et que vous nous posiez beaucoup de questions.  Ce me fut une bonne leçon.  Après avoir vu la majorité de nos missionnaires en Afrique vivre et manger à l’européenne, comment puis-je exiger que nos missionnaires IMC originaires d’Afrique ‘s’inculturent’ ici?  Oui, Jésus s’est incarné et il est devenu l’un de nous; Paul s’est fait juif avec les juifs et gentils avec les gentils.  Pour moi, l’inculturation, ce n’est pas claire.
  2. Avant Vatican II, les missionnaires allaient planter l’Église dans tous les pays du monde. Dans plusieurs écrits, le père Bellagamba a rappelé comment les missionnaires avaient plantés des Églises de type occidental!  Il avait raison.  J’étais dans la basilique Saint-Pierre quand le 14 septembre 1965 Paul VI a inauguré la deuxième session du concile.  Dans son homélie, le nouveau  pape avait quasiment ‘canonisé’ l’Église quand il parlait de « la recherche d’une forme parfaite et supérieure de vie en société », et il ajoutait : « L’Église en ce monde n’est pas une fin pour elle-même; elle est au service de tous les peuples; elle doit rendre le Christ présent à tous, individus et nations, le plus largement possible et le plus généreusement possible; c’est là sa mission propre. »  Après le concile, tous les experts soulignaient que le deuxième concile du Vatican avait été le concile de l’Église.  Dèjà depuis quarante ans les jeunes générations contestent tout ce qui est institutionnel et bureaucratique.  Aujourd’hui même les théologiens distinguent mieux l’Église de la religion et de la spiritualité.  J’entendais un journaliste déclarer : « On n’a rien contre la religion, on en a contre les curés! »  Après les scandales financiers et sexuels qui continuent à ternir le visage de l’Église, peut-on encore enseigner que les missionnaires veulent implanter l’Église?  Quelle Église?
  3. Pour l’intellectuel et philosophe que je suis, la vérité et sa quête sont des piliers de mon existence et de mon identité.  Parfois comme Pilate, je crie : « Qu’est-ce que la vérité? (Jean 18,38).  Au grand-séminaire de Murhesa et à l’université Urbanienne de Rome,  je voulais enseigner la vérité.  Mais très tôt dans mon expérience missionnaire, mes convictions ont été bouleversées.  D’abord dans mes contacts et mes échanges avec des personnes d’autres cultures; quand j’étais au tribunal ecclésiastique de l’archidiocèse de Bukavu, je me suis rendu compte que les couples qui s’expliquaient devant nous avaient une autre vision du mariage, difficile à saisir pour moi!  Un ‘vrai’ mariage pour un Africain est différent du ‘vrai’ mariage pour un Canadien.  La vérité ne pouvait être que culturelle.  J’avais appris que la vérité se trouvait dans la Bible, dans le Nouveau Testament, dans le christianisme, j’avais aussi médité sur cette parole de Jésus de Nazareth :  « Je suis la vérité » (Jean 14,6) pour accepter que la vérité était dans une personne, dans les personnes, et non pas dans une sorte de correspondance entre la réalité et une proposition! C’est aussi ce que les philosophes pragmatistes des États-Unis m’avaient enseigné :  quelle correspondance peut-il y avoir entre une ‘vraie’ horloge et le mot ‘horloge’!  Dans ma thèse sur le pluralisme, j’avais déjà reconnu que la vérité peut s’exprimer de multiples manières.  Rapidement cette réflexion m’a conduit à rejeter le principe de non-contradiction d’Aristote;  je prenais conscience que je pouvais reconnaître en moi des caractères presque contradictoires et de multiples personnalités.  Tout cela s’est consolidé quand j’ai essayé d’entrer en dialogue avec les spiritualités africaines traditionnelles, avec le chamanisme et les spiritualités amérindiennes :  là rien n’est noir ou blanc, mais il y a toujours une troisième voie de gris.  Ces convictions, je les ai affermies dans la retraite bouddhiste que j’ai fait en octobre-novembre 2006 au monastère de Wat Rampong à Chiang Mai, dans le nord de la Thailande.  Comment tenir compte de cette vérité multiple dans l’annonce d’une bonne nouvelle?  S’il y a cent ans, le missionnaire allait enseigner la vérité, aujourd’hui nous sommes plus discrets.  Se pourrait-il que les diverses religions ne soient que des expressions différentes d’une même vérité?  C’est pourquoi la maître voie de la mission est celle du dialogue.
  4. À la fin du dix-neuvième siècle et jusque dans les années 1950,  alors que la majorité des missionnaires étaient d’Europe et d’Amérique du Nord, les chemins de la mission ont croisé les voies de la colonisation.  Après l’esclavage, il y avait de nouvelles formes d’exploitation qui n’étaient pas toutes minières.  Dans les années 1960 et 1970, les missionnaires d’origine canadienne étaient appréciés parce que notre pays n’avait pas vraiment été un empire colonial; mais j’avais plusieurs fois senti des relents de racisme chez quelques confrères italiens, qui souvent n’en étaient même pas conscients.  Maintenant nous savons ici dans les Amériques que les colons européens et les missionnaires qui les accompagnaient n’étaient pas exempts de ces préjugés, surtout envers les populations amérindiennes que nous avons massacré et ensuite renfermé dans des réserves.  Une Commission royale d’enquête ici au Canada a parlé littéralement d’un ‘génocide culturel’.  Maintenant je confesse que je suis un raciste systémique, en autant que je fais partie d’une culture qui est structurellement raciste..  C’est pourquoi mes relations avec mes confrères IMC d’origine africaine sont souvent difficiles. Comment faire en sorte de ne plus être le porte-parole et le représentant de cette culture raciste?  Est-il possible que des missionnaires d’origine occidentale s’extraient de leur culture ‘raciste’? Dès que nous parlons, dans toutes nos actions, nous sommes toujours ‘un blanc’, un ‘gringo’.
  5. J’ai vécu ma formation et les débuts de ma mission alors qu’en Amérique latine croissait la théologie de la libération.  Dans les années 1960 et 1970, c’était surtout une libération politique de tous ces autoritarismes qui fleurissaient dans ce continent; mais très vite on a pris conscience qu’il y avait d’autres libérations, même dans la mission, même dans la manière de faire la mission.  Dans ce mouvement, on rejetait la sacramentalisation pour revenir à l’écoute partagée de la Parole en petits groupes.  Le Synode de 1971 enseigna que les combats pour la justice font partie intégrante de l’évangélisation; pour le synode africain de 2005, la foi est engagement pour la justice. Le 1er novembre 1989, le père général  J. Inverardi et le conseil publiaient une extraordinaire lettre sur la justice et la solidarité.  Le même jour, j’avais un terrible accident à Berlin qui me rendit handicapé pour plus d’une année.  Était-ce une coïncidence? Dans une retraite nouvel-äge quelques années plus tard, un prédicateur me renversa quand il affirma : Pensez-vous que le mur de Berlin est tombé sans que personne ne soit tombé avec lui?  J’ai interprété cette parole comme l’Esprit qui s’adressait à moi.  Dans les années 1990 j’ai donc consacré beaucoup d’énergies à renforcer cette nouvelle stratégie missionnaire.  Ce fut presque un échec total, et encore aujourd’hui je vois combien les IMC ont peur de s’aventurer dans ces méandres.  Une des conférences de la province IMC des États-Unis avait reconnu qu’une grande partie des injustices du monde trouvaient une source en Amérique du Nord; mais la récente conférence de Tuxtla, la première conférence de la nouvelle délégation IMC Canada-Mexique-États-Unis nen souffle pas mot.  Ce n’est certes pas parce que les États-Unis se sont convertis, ni leur président!  Quand est-ce que nous comprendrons qu’il ne peut y avoir une mission chrétienne sans combat contre les injustices?
  6. « Quand vous voyez souffler le vent du midi vous dites :  Il va faire une chaleur accablante, et cela arrive. Esprits pervertis, vous savez reconnaitre l’aspect de la terre et du ciel, et le temps présent comment ne savez-vous pas le reconnaître? »  (Luc 12, 55-56).  On se souvient comment les signes des temps furent importants dans l’enseignement du bon  pape Jean et comment on en trouve des traces dans le deuxième concile du Vatican. Dans les années qui suivirent, nous avons eu plusieurs chapitres généraux qui ont cherché à discerner les signes des temps.  Mais aujourd’hui?  J’ai consacré mon enseignement à l’université Urbanienne à aider les jeunes à savoir discerner les signes des temps pour en retirer des leçons dans leur mission et ministère; c’est pour cela que j’ai voulu  en proposer un résumé dans mon livre Défis à la mission du troisième millénaire paru en 2002.  Pour moi, il n’y aura pas de véritable évangélisation si on ne part pas des signes des temps.  Oui, les lire c’est difficile, parce que chaque continent, chaque pays, chaque culture, chaque société et chaque groupe humain a les siens, et les signes changent constamment avec l’évolution des circonstances.   Qui pourrait nous aider à lire les signes des temps?  Dans tous les pays où nous oeuvrons, il y a des experts en sociologie, en psychologie et en anthropologie; mais quand les écoute-t-on? Il en va de l’efficacité de notre projet missionnaire.

J’ai consacré les deux tiers de ma vie à l’animation missionnaire et le dernier tiers à l’enseignement.  Tout cela ne se résume pas en quelques pages.  En vous laissant ce témoignage, je prie l’Esprit qu’il vous guide dans les chemins de Jésus. 

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Ultima modifica il Sabato, 30 Maggio 2020 12:37
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